Quand le muscle se transforme : comprendre la sarcopénie
- Denis Fortier

- 14 nov.
- 6 min de lecture

Le muscle influence profondément notre santé : il façonne notre vitalité, notre posture, notre équilibre, notre rapport au mouvement. On n’a que des éloges à lui faire. On se réjouit de sa souplesse, de sa capacité à se renforcer après un effort, à compenser après une blessure. Et parce qu’il réagit à tout ce que nous faisons — bouger, manger, dormir, guérir —, il attire aujourd’hui autant l’attention des chercheurs que le cœur ou le cerveau.
Pourtant, ce même muscle peut être visé par une maladie encore méconnue : la sarcopénie — un trouble qui ne touche pas seulement les personnes âgées, mais aussi celles vivant avec une maladie chronique ou un excès de masse grasse, pour ne donner que ces exemples.
Dans mon article d’aujourd’hui, je vous propose de découvrir ce que la science révèle sur cette transformation du muscle : une atteinte d’abord discrète, mais souvent réversible si l’on agit à temps.
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Un problème de santé publique mondial
La sarcopénie désigne une perte progressive de masse, de force et de performance musculaires — trois dimensions indissociables du bon fonctionnement du muscle. Longtemps perçue comme un simple effet du vieillissement, on ne lui donnait même pas de nom. Elle est désormais reconnue comme une maladie à part entière, inscrite depuis 2016 à la Classification internationale des maladies.
Selon les données les plus récentes, sa prévalence varie considérablement — de 1 % à 35 % selon les continents et les critères utilisés. En Asie, la définition la plus récente estime qu’environ un adulte sur six est atteint et qu’un sur trois présente une « sarcopénie possible », c’est-à-dire un risque élevé de la développer. Toutes les tranches d'âges peuvent être concernées, y compris les enfants et les adolescents, notamment ceux en situation d'obésité.
Ces écarts quant à la prévalence de la sarcopénie s’expliquent par de nombreux facteurs : la présence de maladies chroniques (diabète, maladies cardiovasculaires, dénutrition), le mode de vie, l'avancée en âge, mais aussi la diversité des critères diagnostiques. Ce manque d’harmonisation, encore souligné par les experts du GLIS, complique les comparaisons entre pays et retarde souvent le dépistage précoce — alors même que la sarcopénie peut évoluer de façon silencieuse pendant plusieurs années avant d’être repérée.
La sarcopénie désigne une perte progressive de masse, de force et de performance musculaires — trois dimensions indissociables du bon fonctionnement du muscle.
Ce que la science comprend mieux aujourd’hui
On associe souvent la sarcopénie uniquement à l’âge ; c’est une simplification trompeuse. Elle résulte plutôt d’une cascade de processus biologiques : inflammation chronique, déséquilibre entre synthèse et dégradation des protéines, dérèglements hormonaux et métaboliques, dysfonction des mitochondries — ces petites usines énergétiques qui alimentent nos cellules.
Autrement dit, ce n’est pas le nombre d’années qui efface le muscle, mais la manière dont le vieillissement biologique agit sur le métabolisme.
Deux personnes de 55 ans peuvent ainsi présenter des profils musculaires très différents : l’une, physiquement active et bien nourrie ; l’autre, exposée à des déséquilibres métaboliques liés à une maladie chronique ou à un excès de masse grasse.
Une méta-analyse récente a identifié plusieurs biomarqueurs clés, qui aident à comprendre comment le muscle perd progressivement sa capacité à se régénérer :
des taux faibles d’albumine et d’hémoglobine ;
une élévation de la CRP et du TNF-α ;
un déficit fréquent en vitamine D ;
et des perturbations lipidiques (triglycérides, cholestérol).
Pris ensemble, ces indicateurs dessinent un muscle fragilisé par l’inflammation, les déséquilibres nutritionnels et les perturbations métaboliques. Ces résultats confirment que la sarcopénie est une maladie systémique, où le muscle devient le miroir du métabolisme, de l’immunité et de l’état nutritionnel. Dans un contexte de vieillissement, cette dimension est essentielle : une part importante des personnes plus âgées souffrent de dénutrition, un facteur majeur de perte musculaire et de fragilité.
Les chercheurs plaident aujourd’hui pour une approche plus globale : croiser les indicateurs biologiques et fonctionnels, plutôt que de se fier à un seul chiffre. Cette vision intégrée permet de mieux comprendre la progression de la maladie et d’adapter les interventions — qu’il s’agisse d’activité physique ciblée, de stratégies nutritionnelles, ou d’un suivi médical structuré.
La sarcopénie est une maladie systémique, où le muscle devient le miroir du métabolisme, de l’immunité et de l’état nutritionnel.
Un langage commun pour mieux diagnostiquer
Pour mieux parler la même langue, le Global Leadership Initiative in Sarcopenia (GLIS) a défini une méthode d’évaluation simple, fondée sur trois piliers complémentaires.
La force musculaire, mesurée par la force de serrer un objet ou de soulever un poids ;
La masse musculaire, estimée à l’aide d’une impédance bioélectrique ou d’un examen d’imagerie ;
La performance physique, évaluée par la vitesse de marche ou la capacité à se lever d’une chaise sans aide.
Chez un adulte, une vitesse de marche inférieure à 0,8 mètre par seconde (environ 3 km/h) ou une difficulté à se relever plusieurs fois d’affilée peut signaler une fragilité musculaire naissante. Ces tests simples, peu coûteux et reproductibles, permettent désormais de dépister la sarcopénie avant que ses effets ne deviennent visibles.
Les experts s’entendent aussi sur les risques qui l’accompagnent : une qualité de vie réduite, une augmentation des chutes et des fractures, et une mortalité plus élevée. Ces liens, confirmés par plusieurs cohortes internationales, ont conduit à considérer la santé musculaire comme un indicateur global du vieillissement fonctionnel.
Pourquoi agir tôt ?
Même si des questions demeurent — sur les seuils de diagnostic ou les différences régionales — une certitude s’impose : agir tôt change tout.
La sarcopénie peut être ralentie, voire partiellement réversible. L’activité physique régulière, en particulier les exercices de résistance et les mouvements impliquant de grands groupes musculaires, associée à un apport protéique adéquat, à la correction des carences en vitamine D et à la réduction de la sédentarité, constitue aujourd’hui l’approche la plus efficace.
De plus en plus d’experts plaident pour que la santé musculaire fasse partie intégrante des bilans de prévention, au même titre que la tension artérielle ou la glycémie. Dépister la perte musculaire avant qu’elle ne se traduise par une chute, une fracture ou une perte d’autonomie permet d’agir sur un paramètre clé du vieillissement en santé.
Une société à repenser… en muscles
Le muscle n’est pas qu’un tissu contractile : c’est un organe social, au cœur de nos interactions et de notre autonomie. Il soutient notre mobilité, notre plaisir de sortir, marcher, danser, rencontrer les autres. Quand il s’affaiblit, c’est tout le champ du quotidien qui se rétrécit.
La sarcopénie illustre le vieillissement du muscle comme un phénomène à la fois biologique, fonctionnel et humain. Les récents consensus internationaux marquent une avancée importante, mais la recherche poursuit ses efforts pour affiner les seuils diagnostiques, valider les biomarqueurs et renforcer la prévention.
À l’heure où l’espérance de vie s’allonge, préserver la santé musculaire devient un enjeu de société aussi essentiel que la santé cardiovasculaire ou osseuse. Maintenir un muscle fort, mobile et fonctionnel, c’est prolonger son autonomie — et donner plus de portée à chaque étape de la vie.
De plus en plus d’experts plaident pour que la santé musculaire fasse partie intégrante des bilans de prévention, au même titre que la tension artérielle ou la glycémie.
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Denis
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Références
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