Pourquoi tant de personnes renoncent aux soins de santé — et comment briser le cycle
- Denis Fortier

- 2 déc. 2025
- 7 min de lecture

Il arrive qu’on reporte un rendez-vous… puis un autre. Qu’on minimise un symptôme, qu’on attende « encore un peu », jusqu’à ne plus revenir du tout. C’est ce qu’on appelle le renoncement aux soins.
Et les personnes qui s’y retrouvent ne forment pas une exception marginale. Elles existent bel et bien — mais n’apparaissent jamais dans les longues listes d’attente qu’on nous présente sans cesse. Elles restent invisibles… et souvent oubliées.
Le phénomène est bien documenté dans plusieurs pays. Peut-être vous y reconnaissez-vous déjà ?
Pour beaucoup, ce renoncement n’est pas lié uniquement au soin en tant que tel, mais à tout ce qui précède ou entoure le moment de consulter : un regard perçu comme jugeant, la crainte d’être mal accueilli, une expérience humiliante passée, l’impression de ne pas être compris… sans oublier les obstacles bien réels, comme les coûts, la difficulté d’accès ou la peur du jugement lorsque son corps, son identité ou son origine ont déjà été dévalorisés.
Dans mon article d’aujourd’hui, j’explore comment la honte corporelle, la stigmatisation et le racisme peuvent mener à éviter les soins… mais aussi comment il est possible de retrouver un espace de soin où l’on se sent véritablement à sa place.
On peut aussi écouter ma chronique radio sur la même thématique, à l'émission Pénélope, en cliquant ici.
Quand le corps devient un frein
Le corps n’est jamais un problème en soi : il est un lieu d’expérience, de sensations, d’histoire. Mais la relation que l’on entretient avec lui peut, dans certains contextes de vie, devenir source de malaise.
La honte corporelle, par exemple, est une émotion lourde, souvent ancienne, qui amène certaines personnes à éviter les lieux où leur corps pourrait être observé, mesuré ou évalué. Cela peut survenir dans une cabine d’essayage, lors d’un entretien professionnel, ou dans une salle d’attente médicale.
Une étude menée auprès de 467 jeunes femmes décrit un mécanisme clé : la honte corporelle réduit la sensibilité aux signaux internes — autrement dit, la capacité à écouter et interpréter ce que le corps tente de communiquer. Cette diminution rend les situations cliniques plus inconfortables et favorise l’évitement des soins, notamment parce qu’on se sent moins outillé pour comprendre ce qui se passe en soi et pour exprimer ses besoins. Lorsque l’on se sent déconnecté de ses sensations, demander de l’aide, des soins ou simplement poser des questions devient plus difficile, presque contre-intuitif.
Dit autrement : plus la honte corporelle prend de place, moins on se sent autorisé — ou légitime — à consulter pour ce même corps.
Ce mécanisme alimente une dynamique éprouvante : plus on évite les soins, plus l’inconfort s’installe, plus l’estime corporelle se fragilise… et plus il devient difficile d’envisager un retour vers le soin.
Plus la honte corporelle prend de place, moins on se sent autorisé — ou légitime — à consulter pour ce même corps.
Quand l’expérience en clinique laisse des traces
À cette vulnérabilité personnelle s’ajoutent parfois des expériences vécues en clinique. La stigmatisation liée au poids en est un exemple fréquent, et ses effets dépassent largement les commentaires maladroits.
Une étude nationale menée auprès de 524 adultes montre que toutes les formes de stigmatisation en contexte médical augmentent la probabilité de renoncement. Les situations rapportées dans l’étude sont très concrètes :
un examen physique vécu comme humiliant, par exemple, lorsqu’on manipule une partie du corps sans explication ou avec des remarques déplacées ;
l’attribution systématique de tous les symptômes au poids, même lors d’une consultation pour un motif qui n’a rien à voir ;
un matériel inadéquat, comme un brassard trop petit ou une table d’examen trop étroite ;
un entretien clinique expéditif, centré sur la perte de poids plutôt que sur la raison réelle de la visite.
L’étude montre aussi un effet : plus les expériences négatives s’accumulent, plus la confiance en l’espace de soin s’effrite — et plus l’évitement des soins devient probable.
Quand l’identité devient un risque
Dans ma pratique, j’ai rencontré de nombreuses personnes qui ont déjà renoncé aux soins non pas à cause du symptôme lui-même… mais plutôt en raison de la façon dont elles ont été reçues, regardées ou traitées. Ce que je présente ici n’est pas une liste exhaustive : ce sont deux réalités particulièrement bien étudiées par la recherche, et qui illustrent puissamment comment l’identité peut devenir un facteur de risque d’évitement.
Chez les personnes racisées
Pour les personnes racisées, l’évitement des soins est fortement lié aux expériences de discrimination. Une étude menée auprès de 472 étudiants issus de minorités raciales et ethniques montre que la discrimination raciale vécue dans les soins prédit directement l’évitement futur.
Des exemples rapportés dans l’étude :
symptômes minimisés ou interprétés comme exagérés ;
délais de prise en charge plus longs — phénomène bien documenté, notamment aux États-Unis, où il est associé à des préjugés implicites ;
suspicions injustifiées concernant, par exemple, l’adhérence à un traitement ou la véracité d’un récit clinique ;
micro-agressions, comme : « Vous vous exprimez très bien » ou des suppositions sur les habitudes de vie basées uniquement sur l’apparence.
Les chercheurs décrivent une dynamique en cascade :
plus une personne racisée vit de discrimination en contexte médical,
plus elle ressent un sentiment de trahison institutionnelle,
plus sa confiance envers les professionnel·les se détériore,
plus l’évitement — qu’il s’agisse de suivis, de dépistages ou même de visites à l’urgence — devient probable.
Ce modèle est propre aux personnes racisées, car il repose sur l’impact traumatique particulier du racisme vécu dans les soins.
Pour les personnes racisées, l’évitement des soins est fortement lié aux expériences de discrimination.
Chez les personnes trans
Une autre étude, menée auprès de 789 adultes trans, montre que plus du tiers évitent les soins en raison d’expériences négatives ou stigmatisantes.
Parmi les exemples documentés :
refus de soins ou commentaires irrespectueux liés à l’identité ;
présomption injustifiée que les symptômes proviennent forcément de l’hormonothérapie ;
examens réalisés sans explication, ou avec un langage inadéquat ;
peur d’être appelé par un mauvais genre, ce qui crée un stress anticipé important dès la prise de rendez-vous.
Ces expériences laissent des traces durables : elles sont associées à davantage d’anxiété, à de la détresse psychologique et à une interruption de suivis essentiels — parfois même pour des problèmes de santé urgents ou sérieux.
Quand plusieurs vulnérabilités se croisent
Pour certaines personnes, les facteurs se renforcent :
honte corporelle combinée à des humiliations en clinique ou en milieu hospitalier;
identité trans associée à un refus de soins ou à des préjugés ;
identité racisée marquée par des micro-agressions ou des soupçons injustifiés.
Dans ces contextes, un simple rendez-vous peut devenir une source d’insécurité. Et le renoncement, une manière de se protéger d’une nouvelle blessure, au prix d’un risque réel pour la santé : diagnostics retardés, maladies évoluant sans suivi, dépistages manqués.
Retrouver un espace de soin où l’on se sent à sa place
Comprendre ces mécanismes n’a rien d’un constat pessimiste : c’est une manière de reprendre prise — pour les personnes concernées, mais aussi pour celles et ceux qui les accompagnent, qu’il s’agisse d’un proche, d’un professionnel de la santé ou même d’un employeur soucieux du bien-être de son équipe.
Aucune stratégie individuelle ne peut, à elle seule, corriger toutes les failles du système, bien sûr. Mais certaines peuvent rendre le chemin vers les soins plus accessible et un peu moins lourd.
Pour les personnes concernées :
choisir un lieu de soins (clinique, GMF, CLSC, médecine familiale, organisme communautaire) qui affiche clairement une démarche inclusive ;
venir accompagné d’une personne de confiance, si cela apporte du soutien ;
préparer quelques questions par écrit, pour faciliter le dialogue ;
nommer, si on le souhaite, ce qui génère de l’inconfort — qu’il s’agisse du poids, de l’identité ou d’expériences passées.
Pour les professionnels — qui portent la responsabilité première d’offrir un espace sécurisant :
adapter l’environnement, le matériel et l’accueil pour que chacun s’y sente reconnu ;
utiliser un langage précis, respectueux et exempt de suppositions ;
reconnaître les expériences négatives passées, lorsqu’elles sont nommées ;
écouter sans réduire une personne à une seule caractéristique, quelle qu’elle soit.
Repenser le renoncement aux soins
Le renoncement aux soins mérite d’être beaucoup mieux reconnu dans nos systèmes de santé. Ce n’est jamais un simple oubli : c’est un signal. Une forme de protection — parfois liée à des obstacles réels, mais trop souvent déclenchée lorsqu’une personne ne se sent ni accueillie, ni en sécurité, ni considérée dans son humanité.
S’intéresser au renoncement, ce n’est pas pointer un problème individuel. C’est reconnaître que la qualité des soins dépend tout autant de la qualité de l’accueil, des pratiques, des environnements et des relations humaines.
Rouvrir la porte des soins, ce n’est donc pas seulement réduire les délais ou faciliter l’accès. C’est créer un espace où chaque personne peut se présenter telle qu’elle est, être accueillie sans jugement, et recevoir des soins qui apaisent plutôt que de réactiver des blessures plus anciennes. Bref : un espace où le soin ne fait jamais plus mal que ce qui a amené à consulter.
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Denis
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Références
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Rastegar P, Cai L, Langhinrichsen-Rohling J. Racial Discrimination as a Traumatic Bedrock of Healthcare Avoidance: A Pathway Through Healthcare Institutional Betrayal and Mistrust. Healthcare (Basel). 2025 Feb 24;13(5):486. doi: 10.3390/healthcare13050486. PMID: 40077048; PMCID: PMC11899034.
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