Quand la marche nous aide à mieux penser : mode d'emploi
- Denis Fortier

- il y a 2 jours
- 6 min de lecture

On marche tous les jours, sans vraiment s’arrêter à ce que ce geste mobilise. Et si ce mouvement apparemment banal faisait bien plus que nous déplacer d’un point A à un point B ?
Dans mon article d’aujourd’hui, je vous propose de regarder la marche autrement : non pas comme un simple exercice ou une habitude de vie active, mais comme un processus étroitement lié au fonctionnement du cerveau, capable d’influencer notre attention, notre clarté mentale et notre façon de traiter l’information.
Ces liens entre mouvement et cerveau sont au cœur de ce que j’aborde régulièrement sur ma chaîne YouTube. J’y traite de thématiques étroitement liées à la marche : coordination, attention, douleur, posture et capacité d’adaptation du corps au quotidien. Vous y trouverez des contenus qui prolongent et enrichissent la réflexion amorcée ici.
Quand le cerveau entre en mouvement
Lorsqu’on parle de fonctions cognitives, on pense souvent à la mémoire ou à la concentration. Il s’agit pourtant d’un ensemble de processus qui permettent au cerveau de recevoir, traiter, prioriser et utiliser l’information. Cela inclut notamment l’attention, la vitesse de traitement, les fonctions exécutives — comme la planification, l’inhibition ou la flexibilité mentale — mais aussi la capacité à gérer plusieurs informations en parallèle, un peu comme un chef d’orchestre qui coordonne l’ensemble sans produire lui-même la musique.
Un élément moins souvent mentionné : ces fonctions ne travaillent jamais isolément. Elles sont constamment sollicitées dans l’action, notamment lorsqu’on bouge. Marcher implique d’anticiper le terrain, d’ajuster le rythme, de maintenir l’équilibre, de tenir compte de ce qui nous entoure. Même sans en avoir pleinement conscience, le cerveau est alors en activité soutenue et en dialogue constant avec le corps.
La marche comme reflet du cerveau
Certaines recherches suggèrent que la façon dont on marche peut refléter le fonctionnement global du cerveau. Une étude menée auprès d’adultes suivis jusqu’à l’âge de 45 ans a montré qu’une vitesse de marche plus lente, mesurée lors de situations simples (marche habituelle), mais aussi plus exigeantes (marche rapide ou avec double tâche), était associée à des performances cognitives plus faibles — notamment en vitesse de traitement, en mémoire de travail et en fonctions exécutives — ainsi qu’à des indicateurs de santé cérébrale, comme un volume cérébral légèrement plus faible ou des variations de la structure corticale.
La marche ne semblait pas seulement ralentir parce que les jambes étaient moins performantes.
Les personnes qui marchaient plus lentement présentaient aussi des différences dans la façon dont leur cerveau traitait l’information, coordonnait les actions et s’ajustait aux exigences de la tâche.
La marche apparaissait alors comme un reflet intégré du fonctionnement conjoint de plusieurs systèmes — moteur, sensoriel et cognitif — plutôt que comme un simple geste mécanique.
Ce résultat est particulièrement intéressant, car il ne concerne ni des personnes âgées ni des patients atteints de troubles neurologiques. Il suggère que la marche peut servir de signal précoce du fonctionnement global du système nerveux, bien avant l’apparition de difficultés cliniques évidentes. Être attentif à sa façon de marcher — son rythme, sa fluidité, sa capacité à s’adapter — peut ainsi fournir des indices discrets, mais pertinents, sur la santé du cerveau.
Même marcher « tranquillement » stimule la cognition
Bonne nouvelle : il n’est pas nécessaire de marcher vite ou longtemps pour observer des effets mesurables sur le cerveau. Chez de jeunes adultes en bonne santé, une étude a montré qu’une marche à vitesse habituelle, maintenue quelques minutes, améliorait immédiatement certaines fonctions exécutives, comparativement au fait de rester immobile. Plus précisément, les participants obtenaient de meilleurs résultats à un test d’inhibition et d’attention (le Stroop), avec des temps de réaction plus rapides et une meilleure précision, alors même que l’intensité de l’effort restait faible.
Sur le plan cérébral, cette amélioration s’accompagnait d’une augmentation transitoire de l’oxygénation du cortex préfrontal lors des tâches cognitives effectuées pendant la marche. Il ne s’agissait pas d’un simple effet cardiovasculaire général, mais d’une activation plus marquée, bien ciblée, des régions impliquées dans le contrôle attentionnel et les fonctions exécutives.
Autrement dit, marcher à son rythme semblait créer un contexte favorable pour que le cerveau mobilise plus efficacement ses ressources au moment de réfléchir.
Cela dit, ces résultats ne remettent pas en question les bienfaits d’une marche d’intensité modérée ou soutenue. Lorsque le corps émet davantage de chaleur, que le souffle devient plus court et que l’effort est perçu comme un peu plus exigeant, d’autres mécanismes entrent en jeu : augmentation du débit sanguin cérébral, libération de facteurs neurotrophiques, recrutement plus étendu et coordonné des réseaux neuronaux. La marche plus « tranquille » n’est donc pas une limite, mais un point d’entrée accessible — auquel peuvent s’ajouter, selon le contexte et les capacités de chacun, des intensités plus élevées aux bénéfices complémentaires.
Quand penser influence la façon de marcher
La relation entre marche et cognition fonctionne dans les deux sens. Une étude expérimentale comparant de jeunes adultes et des personnes plus âgées a montré que lorsqu’une tâche cognitive exigeante est ajoutée à la marche — par exemple un calcul mental, une tâche de mémoire de travail ou de fluence verbale — la vitesse de marche diminue et certains paramètres de stabilité se modifient, même chez les plus jeunes.
Plus la tâche mentale devient complexe, plus le cerveau doit arbitrer entre réfléchir et se déplacer. L’étude montre d’ailleurs que toutes les tâches cognitives n’ont pas le même effet : celles qui sollicitent fortement la mémoire de travail, le langage ou la résolution de problèmes interfèrent davantage avec la marche que des tâches plus simples de temps de réaction. Cette interaction met en évidence que la marche n’est pas un automatisme pur : elle dépend étroitement de la disponibilité cognitive et de la capacité du cerveau à répartir ses ressources entre plusieurs exigences simultanées.
Comment profiter de la marche pour le cerveau
D’un point de vue pratique, ces données suggèrent plusieurs pistes simples et concrètes.
Marcher régulièrement, même à une vitesse confortable, peut soutenir l’activation cognitive et favoriser un état de vigilance mentale plus stable au quotidien.
Utiliser la marche comme pause mentale lors de périodes de surcharge cognitive ou de fatigue attentionnelle permet souvent de relâcher la pression, de réorganiser les idées et de faciliter le retour à la tâche.
Varier les contextes de marche — environnement, rythme, trajectoire, présence d’obstacles ou de changements de direction — sollicite davantage la capacité d’adaptation cognitive, c’est-à-dire la faculté du cerveau à ajuster l’attention, la planification et la coordination en fonction des contraintes du moment.
Être attentif à des changements inhabituels dans sa façon de marcher — rythme ralenti, perte de fluidité, difficulté à gérer plusieurs stimuli — en période de stress, de manque de sommeil ou de fatigue mentale peut aussi servir de signal d’alerte fonctionnel, indiquant que le système nerveux est momentanément surchargé.
La marche devient alors un outil d’autorégulation cognitive, permettant de moduler l’attention, le niveau d’activation mentale et la capacité d’adaptation, de façon simple, accessible et intégrée à la vie quotidienne.
Ce que la marche nous apprend sur nous-mêmes
Au fil des études, une idée s’impose : marcher n’est pas qu’un mouvement mécanique. C’est une activité profondément cérébrale, sensible à notre état mental, à notre attention et à notre capacité d’adaptation. En marchant, on met en action bien plus que nos jambes ; on mobilise un dialogue constant entre le corps et le cerveau.
Observer, préserver et utiliser ce dialogue au quotidien peut ainsi devenir une façon à la fois simple et puissante de prendre soin de nos mouvements… et de notre esprit.
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Denis
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Références
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