Les maux de dos : ce qu’on oublie de prendre en compte
- 25 janv.
- 6 min de lecture

Les douleurs au dos figurent parmi les raisons de consultation les plus fréquentes en physiothérapie. Elles apparaissent parfois à la suite d’un faux mouvement, d’un retour à l’activité physique trop rapide, sans progressivité, ou d’une période de surcharge physique ou mentale, et s’installent alors sans événement déclencheur clairement identifiable. Chez plusieurs personnes, la douleur s’atténue progressivement et les capacités physiques sont retrouvées. Chez d’autres, toutefois, elle persiste ou revient de façon cyclique, rendant le tableau plus difficile à comprendre — en particulier lorsque les examens d’imagerie et les bilans cliniques demeurent rassurants.
Dans mon article d’aujourd’hui, j’explore une piste encore peu abordée dans les discussions sur le mal de dos : le lien possible entre des agressions physiques ou sexuelles vécues durant l’enfance et certaines douleurs persistantes à l’âge adulte. Il ne s’agit pas de réduire la lombalgie à une cause unique, mais plutôt d’élargir notre compréhension de ce que le corps peut parfois porter et exprimer à long terme.
Si ces réflexions vous interpellent, sachez que j’aborde aussi régulièrement ces enjeux sur ma chaîne YouTube, où je propose une approche accessible, nuancée et centrée sur le mouvement et la santé globale.
Le dos, une région particulièrement réactive
Des données issues d’une vaste cohorte populationnelle suggèrent que les personnes ayant vécu des maltraitances durant l’enfance — incluant des agressions physiques ou sexuelles — présentent un risque accru de douleurs chroniques à l’âge adulte, notamment de douleurs diffuses et persistantes.
Dans cette étude, la proportion de personnes rapportant des douleurs chroniques généralisées à l’âge adulte était plus élevée chez celles ayant été exposées à des maltraitances durant l’enfance que chez celles n’en rapportant pas.
Cette association demeure présente après ajustement pour plusieurs facteurs habituellement invoqués pour expliquer la douleur chronique, comme l’âge, le sexe ou certaines caractéristiques de mode de vie.
Les résultats sont observés tant chez les femmes que chez les hommes, ce qui suggère que ce lien ne peut être attribué uniquement à des différences de comportement, de profession ou d’exposition physique.
Un sac à dos invisible
On pourrait comparer le dos à un sac que l’on porte au fil des années. Non pas un sac que l’on choisit de remplir, mais un sac qui se charge parfois à notre insu, au gré des expériences traversées. Certaines charges sont légères, d’autres plus lourdes, et elles ne se manifestent pas toujours immédiatement.
Un jour, le dos réagit.
Ce n’est pas forcément l’événement récent qui explique tout, mais plutôt l’accumulation progressive de ce qui a été porté, parfois longtemps, sans être vu ni reconnu.
Chez certaines personnes, des expériences traumatiques vécues tôt dans la vie peuvent agir comme ces charges silencieuses. Le corps apprend à se protéger, à se raidir, à anticiper. Avec le temps, ces stratégies de protection — utiles à un moment donné — peuvent rendre le dos plus sensible, plus réactif, même lorsque les structures demeurent solides.
Le rôle du système nerveux
Les recherches suggèrent que le système nerveux joue un rôle central dans ce phénomène. Après des expériences marquantes vécues durant l’enfance, il peut demeurer dans un état de vigilance accrue, même longtemps après la disparition de la menace initiale. Cette vigilance prolongée est associée à une modulation différente des signaux sensoriels, incluant ceux liés à la douleur.
Les données montrent que les personnes ayant été exposées à des maltraitances durant l’enfance présentent un risque accru de développer ce que l’on regroupe sous le terme de syndromes de sensibilité centrale, incluant notamment la lombalgie chronique. Ces syndromes sont caractérisés par une amplification des signaux douloureux, une diminution des seuils de tolérance et une réponse plus diffuse à des stimuli habituellement bien tolérés. Cette association demeure significative même après avoir tenu compte de facteurs comme l’anxiété, la dépression ou d’autres troubles de santé mentale, suggérant que les mécanismes en jeu dépassent la seule sphère psychologique.
Dans ce contexte, la douleur lombaire n’est pas nécessairement le signe d’un dommage important, mais plutôt l’expression d’un système nerveux devenu plus réactif, orienté vers la détection et l’évitement d’une menace perçue.
Le dos peut alors devenir une zone de protection prioritaire, non pas parce qu’il est fragile, mais parce qu’il est au cœur des stratégies de stabilité et de sécurité du corps.
Pourquoi bouger peut devenir plus difficile
Pour plusieurs personnes vivant avec une lombalgie persistante, l’exercice n’est pas toujours simple. Certains mouvements semblent provoquer plus rapidement de l’inconfort. La récupération est parfois imprévisible. Cela peut créer un cercle contre-productif : moins on bouge, plus le dos devient sensible.
Il ne s’agit pas d’un manque de volonté. Les données issues des études montrent que le vécu traumatique peut influencer la façon dont le système nerveux réagit à l’effort, à la nouveauté ou à l’intensité. Les personnes exposées à des expériences adverses durant l’enfance rapportent plus fréquemment des douleurs chroniques à l’âge adulte, mais aussi davantage de limitations fonctionnelles liées à la douleur. Plus le nombre d’expériences adverses est élevé, plus le risque de douleur persistante et de difficulté à maintenir les activités physiques augmente.
Ces résultats suggèrent que, chez certaines personnes, le mouvement peut être perçu par le système nerveux comme une source potentielle de menace plutôt que comme un stimulus neutre ou bénéfique.
L’effort devient alors plus exigeant, non pas parce que le corps est incapable de bouger, mais parce que les réponses de protection s’activent.
Dans ces situations, la progressivité, la prévisibilité et le sentiment de sécurité deviennent essentiels. Ils permettent de réintroduire le mouvement sans déclencher de réactions défensives excessives, et de reconstruire graduellement la confiance du corps envers l’effort.
Un sujet sensible, à aborder avec attention
Parler de violences ou d’agressions vécues durant l’enfance peut raviver des souvenirs difficiles. Si ce texte fait écho à votre vécu, il est souvent pertinent d’en discuter avec un professionnel de la santé, comme un médecin ou un psychologue, dans un cadre sécurisant et respectueux de votre rythme.
Il est aussi important de souligner que les physiothérapeutes et les professionnels de la réadaptation sont de plus en plus attentifs à ces réalités. Les approches dites informées par le trauma reconnaissent que certaines réactions du corps — douleur persistante, appréhension du mouvement, fluctuations des symptômes — peuvent s’inscrire dans une histoire plus large, sans qu’il soit nécessaire de la raconter ou de la revisiter explicitement.
Dans cette perspective, l’intervention vise avant tout à soutenir la personne dans le présent. Le mouvement, le rythme, les objectifs et la progression sont adaptés de façon à favoriser un sentiment de sécurité, de contrôle et de prévisibilité.
Cette façon de faire permet souvent de reprendre contact avec le corps sans le brusquer, en respectant les limites et les signaux de protection qui peuvent s’exprimer dans la douleur.
Mieux comprendre pour mieux accompagner
Il est important de le rappeler : toutes les douleurs au dos ne sont pas liées à des traumatismes passés. Et toutes les personnes ayant vécu des agressions durant l’enfance ne développeront pas de lombalgie. Le dos demeure une structure robuste, capable de s’adapter et de récupérer.
Cet article ne vise pas à expliquer le mal de dos par une seule cause, mais à proposer une lecture plus large lorsque la douleur persiste malgré des approches bien menées.
Reconnaître que le dos peut parfois porter plus que des charges physiques modifie notre regard sur la douleur lombaire. Cela ouvre la voie à des interventions plus nuancées, plus progressives et, souvent, plus efficaces à long terme.
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Denis
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Références
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