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Articulations, douleurs et le foie : des liens qu’on ne soupçonne pas toujours

  • Photo du rédacteur: Denis Fortier
    Denis Fortier
  • il y a 2 jours
  • 9 min de lecture

On associe rarement le foie aux douleurs articulaires ou à l’arthrose. Lorsqu’un genou devient sensible ou qu’une hanche perd de sa souplesse, on pense d’abord à la charge mécanique, à l’usure ou à l’âge. Le foie, lui, poursuit son travail à distance, sans manifestations évidentes — du moins pas sous une forme que l’on relie spontanément aux articulations, un peu comme ce collègue indispensable qui fait tout fonctionner en arrière-plan… jusqu’au jour où il prend congé, et où tout devient soudain plus compliqué.


Pourtant, plusieurs recherches récentes invitent à revoir cette lecture trop compartimentée du corps. Elles suggèrent que l’état de santé du foie peut influencer bien plus que le métabolisme ou la digestion, et participer à des mécanismes qui concernent aussi les articulations, les os et les muscles.


Dans mon article d’aujourd’hui, je vous propose d’explorer les liens entre le foie et les troubles musculosquelettiques, en particulier l’arthrose, la santé articulaire et certaines douleurs persistantes. L’objectif n’est pas de complexifier inutilement le tableau, mais plutôt d’élargir la perspective et de mieux comprendre comment différents systèmes du corps peuvent interagir.


Bonne lecture ! Et si le sujet de la santé articulaire vous intéresse, plusieurs vidéos complémentaires sont aussi disponibles sur ma chaîne YouTube, où j’aborde régulièrement la santé articulaire et le rôle central de la santé générale dans l’équilibre des cartilages, des muscles et de l’ossature.



Le foie gras : une maladie loin d’être anodine

La maladie du foie gras — désormais appelée maladie hépatique stéatosique associée à une dysfonction métabolique (MASLD) — porte un nom si long qu’on comprend pourquoi on continue, dans la vie courante, à parler simplement de « foie gras ». Elle correspond à une accumulation excessive de graisse dans le foie, le plus souvent en lien avec des facteurs comme le diabète, l’hypertension ou le surpoids.

Chez certaines personnes, cette accumulation ne reste pas stable : elle peut évoluer vers une inflammation du foie, puis vers une fibrose et, éventuellement, une cirrhose.

Même si l’alcool n’est pas en cause ici, l’issue peut présenter des points communs avec la cirrhose liée à l’alcool : un organe progressivement altéré, dont les répercussions dépassent largement le foie lui-même.


Longtemps considérée comme une affection « silencieuse », la maladie du foie gras est aujourd’hui reconnue comme une maladie systémique. Des travaux récents montrent que lorsque l’atteinte hépatique progresse, les effets se font sentir jusque dans le squelette et les articulations.


Dans une étude expérimentale récente, les formes plus sévères de la maladie sont associées à une diminution mesurable de la densité osseuse, à un amincissement de l’os sous-chondral — cet os situé juste sous le cartilage, qui joue un rôle clé dans la transmission et l’absorption des charges — et à une érosion plus marquée du cartilage articulaire, notamment au niveau du genou. Autrement dit, plus le foie est atteint, plus les structures qui soutiennent et amortissent le mouvement deviennent vulnérables.


Cette réalité concerne un grand nombre de personnes. Selon des données populationnelles rapportées dans la littérature récente, la maladie du foie gras touche environ un adulte sur trois dans la population générale, et sa prévalence augmente nettement avec l’âge, atteignant des proportions particulièrement élevées chez les adultes plus âgés. Il s’agit donc d’une condition fréquente, souvent méconnue, mais loin d’être marginale lorsqu’on s’intéresse à la santé articulaire à moyen et long terme.


Quand le foie peine à remplir son rôle, l’équilibre général du corps s’en trouve modifié. L’inflammation chronique et les perturbations métaboliques créent alors un contexte moins favorable au maintien de tissus articulaires en santé. Concrètement, cela peut se traduire par des articulations qui tolèrent moins bien la charge, récupèrent plus difficilement après l’effort et deviennent plus sensibles aux contraintes du quotidien ou des activités sportives.



Arthrose et foie : une association qui se précise


Plusieurs études récentes montrent que les personnes atteintes de foie gras rapportent plus fréquemment de l’arthrose que celles sans atteinte hépatique, même lorsque l’on tient compte de l’âge, du sexe, du poids corporel et d’autres facteurs métaboliques.


Dans l’étude menée auprès d’adultes américains, la présence d’un foie gras est associée à une probabilité significativement plus élevée de déclarer une arthrose, une relation qui persiste après ajustement pour de nombreux facteurs, dont l’obésité et le syndrome métabolique. Des résultats comparables ont été observés dans une large cohorte coréenne, renforçant l’idée que ce lien dépasse un simple effet du poids ou de l’âge.


Ces résultats suggèrent que l’arthrose ne relève pas uniquement de contraintes mécaniques locales. Le cartilage, tissu vivant, mais peu vascularisé, dépend d’un environnement interne équilibré. Lorsque l’inflammation de bas grade s’installe de façon chronique — un phénomène fréquemment observé chez les personnes atteintes de foie gras —, la capacité du cartilage à se maintenir et à s’adapter peut s’en trouver fragilisée.


Certains travaux proposent également que le microbiote intestinal — l’ensemble des micro-organismes qui vivent dans l’intestin — puisse jouer un rôle de médiateur dans cette relation.

Lorsque la santé métabolique se dégrade, la composition du microbiote peut être modifiée, favorisant une inflammation de bas grade et influençant à la fois la fonction hépatique et la santé osseuse. Sans être une explication unique, cette piste rappelle que le foie, l’intestin et les tissus de soutien du corps forment un réseau étroitement interconnecté, où les déséquilibres se répercutent rarement de façon isolée.



Quand la maladie du foie affecte muscles et équilibre


Lorsque l’atteinte hépatique progresse vers la cirrhose, les répercussions fonctionnelles deviennent encore plus évidentes. La sarcopénie, soit la perte de masse et de force musculaire, est fréquente chez les personnes atteintes de cirrhose et influence directement la mobilité, la tolérance à l’effort et l’équilibre. La santé articulaire et la qualité du mouvement reposent rarement sur un seul élément : elles résultent d’un équilibre complexe entre muscles, articulations, système nerveux et état de santé général.

Dans ce contexte précis, le foie apparaît comme un acteur important, dont le rôle a longtemps été sous-estimé — tant par les cliniciens que par la population générale.

Dans certains cas, cette perte musculaire s’accompagne de troubles neurologiques subtils, liés à l’encéphalopathie hépatique, une complication de la cirrhose où des substances normalement éliminées par le foie s’accumulent dans le sang et affectent le fonctionnement du cerveau. Ces changements peuvent altérer l’attention, la coordination et la stabilité, augmentant ainsi le risque de chutes. Le mouvement reste possible, mais devient plus coûteux, moins stable, parfois imprécis.



Des échanges dans les deux sens


Un article plus récent publié dans la revue Nature ouvre une piste moins intuitive : dans certaines situations de lésions articulaires sévères, notamment après un traumatisme ou un saignement intra-articulaire, des fragments issus du cartilage endommagé peuvent circuler dans le sang et activer des réponses immunitaires capables d’influencer la fonction hépatique.


Dans ce travail, les auteurs montrent que des lésions importantes du cartilage s’accompagnent d’une libération accrue de fragments de collagène de type II, un constituant majeur du cartilage. Ces fragments, une fois dans la circulation, peuvent stimuler certaines cellules du système immunitaire — en particulier des lymphocytes T — et déclencher une réponse inflammatoire à distance. Dans des modèles animaux, ce mécanisme est associé à des altérations mesurables de la fonction hépatique, suggérant que le foie peut réagir à des signaux provenant d’une articulation sévèrement atteinte.


Même si ce modèle reste émergent et concerne surtout des situations de lésions articulaires marquées, il rappelle que le corps fonctionne comme un ensemble de systèmes en dialogue constant.

Les articulations ne sont pas isolées, pas plus que le foie ne travaille en vase clos, et certaines perturbations locales peuvent, dans des contextes précis, avoir des répercussions bien au-delà de la zone initialement touchée.


Une lecture plus actuelle de la santé articulaire


Ces données ne visent pas à inquiéter, mais à enrichir notre compréhension. Elles suggèrent que certaines douleurs articulaires, une arthrose précoce ou une perte de force musculaire peuvent parfois s’inscrire dans un contexte plus large que la seule articulation concernée. Le mouvement, la douleur et la capacité d’adaptation du corps reflètent souvent l’état d’équilibre — ou de déséquilibre — de plusieurs systèmes à la fois.


Prendre soin de sa santé articulaire, c’est bien sûr bouger, renforcer, varier les charges et rester actif. Mais c’est aussi reconnaître que l’état général du corps peut influencer la qualité du mouvement et la résilience des tissus. Dans le cas du foie gras, des facteurs comme le diabète, l’hypertension, le surpoids, la sédentarité ou certaines habitudes de vie jouent un rôle central. Lorsqu’ils sont présents, ils peuvent influencer bien plus que la santé métabolique, et parfois aussi la façon dont les articulations tolèrent les contraintes du quotidien.


Dans ce contexte, la physiothérapie a toute sa place auprès des personnes vivant avec une maladie du foie chronique. Elle peut contribuer à préserver la force musculaire, la mobilité, l’équilibre et la tolérance à l’effort, tout en aidant à adapter l’activité physique de façon sécuritaire et progressive. Une approche qui s’inscrit pleinement dans une vision actuelle de la santé, où le mouvement devient un véritable outil d’accompagnement.


Pour les personnes concernées — ou qui se reconnaissent dans ces facteurs de risque —, il est pertinent d’en discuter avec leur médecin afin d’évaluer la santé du foie et, au besoin, d’ajuster la prise en charge. Comprendre ce qui se joue « en arrière-plan » permet souvent de soutenir le mouvement et la qualité de vie, aujourd’hui et pour les années à venir.



Lexique – Pour mieux comprendre certains termes



Cartilage articulaire

Tissu lisse et résilient qui recouvre l’extrémité des os dans une articulation. Il permet un mouvement fluide et sans friction. Peu vascularisé, il est sensible aux déséquilibres inflammatoires et métaboliques.


Cirrhose du foie

Stade avancé d’atteinte hépatique où la fibrose devient étendue et permanente. Le foie est alors profondément remanié, ce qui peut entraîner des répercussions sur plusieurs systèmes du corps, dont les muscles, l’équilibre et le système nerveux.


Encéphalopathie hépatique

Trouble neurologique lié à une atteinte avancée du foie. Lorsque le foie n’élimine plus efficacement certaines substances, celles-ci peuvent affecter le fonctionnement du cerveau, entraînant des changements de l’attention, de la coordination ou de l’équilibre.


Fibrose du foie

Processus par lequel le foie développe progressivement du tissu cicatriciel en réponse à une inflammation chronique. La fibrose réduit peu à peu la capacité du foie à fonctionner normalement, sans être encore irréversible.


Foie gras (MASLD)

Accumulation excessive de graisse dans le foie, associée à des facteurs métaboliques comme le surpoids, le diabète ou l’hypertension. Cette condition n’est pas liée à l’alcool, mais elle peut évoluer vers des formes plus sévères de maladie du foie.


Inflammation de bas grade

État inflammatoire léger, mais persistant, souvent silencieux, observé dans plusieurs maladies chroniques. Elle n’entraîne pas toujours de symptômes évidents, mais peut influencer la santé des tissus, dont les muscles, les os et le cartilage. Elle est aussi appelée inflammation chronique.


Microbiote intestinal

Ensemble des micro-organismes (bactéries, virus, champignons) qui vivent dans l’intestin. Il joue un rôle important dans la digestion, le métabolisme, le système immunitaire et l’inflammation. Des déséquilibres de sa composition peuvent influencer la santé métabolique, la fonction hépatique et, indirectement, la santé des os et des articulations.


Os sous-chondral

Os situé juste sous le cartilage articulaire. Il joue un rôle essentiel dans l’absorption et la transmission des charges lors du mouvement. Une altération de cet os peut contribuer à la douleur et à la progression de l’arthrose.


Sarcopénie

Perte progressive de masse et de force musculaires, ainsi que de capacités fonctionnelles. Elle peut être liée à l’âge, à la sédentarité, à l'obésité ou à certaines maladies chroniques, dont la cirrhose. La sarcopénie influence directement la mobilité, l’équilibre et la tolérance à l’effort.


Système musculosquelettique

Ensemble des muscles, des os, des articulations, des tendons et des ligaments qui permettent le mouvement, la posture et la stabilité du corps.


Pour aller plus loin, mes livres Lève-toi et marche et Plus jamais malade proposent d'autres contenus complémentaires.


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Denis



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Références


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Del Rio-Moreno M, Poudel SB, Stilgenbauer L, Cordoba-Chacon J, Sadagurski M, Kineman RD, Yakar S. Liver injury severity determines skeletal deterioration: a shared pathophysiological axis between MASLD and osteoarthritis. Geroscience. 2025 Oct;47(5):6439-6454. doi: 10.1007/s11357-025-01816-1. Epub 2025 Jul 26. PMID: 40715937; PMCID: PMC12634953.


Lu Y, Zhang J, Li H, Li T. Association of non-alcoholic fatty liver disease with self-reported osteoarthritis among the US adults. Arthritis Res Ther. 2024 Jan 31;26(1):40. doi: 10.1186/s13075-024-03272-2. PMID: 38297351; PMCID: PMC10829206.


Yi J, Zhang H, Bao F, Chen Z, Zhong Y, Ye T, Chen X, Qian J, Tian M, Zhu M, Peng Z, Pan Z, Li J, Hu Z, Shen W, Xu J, Zhang X, Cai Y, Wu M, Liu H, Zhou J, Ouyang H. A pathological joint-liver axis mediated by matrikine-activated CD4+ T cells. Signal Transduct Target Ther. 2024 May 8;9(1):109. doi: 10.1038/s41392-024-01819-y. PMID: 38714712; PMCID: PMC11076293.

 
 
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