La douleur au dos n’arrive pas toujours seule
- 4 févr.
- 7 min de lecture

La douleur au dos figure parmi les motifs de consultation les plus fréquents en médecine et en réadaptation. Elle concerne des personnes de tous âges, dans des contextes très variés, et peut prendre des formes multiples. Malgré cela, on continue souvent de l’aborder comme un problème isolé, presque autonome, comme si le dos pouvait être compris — et traité — indépendamment du reste du corps et de l’histoire de la personne.
Dans mon article d’aujourd’hui, je m’attarde à une réalité clinique courante, mais souvent sous-estimée : la douleur au dos qui coexiste avec un autre problème de santé. Lorsque deux conditions sont présentes simultanément, la lecture clinique devient moins linéaire et la douleur plus difficile à interpréter si l’on cherche à l’expliquer par un seul facteur. Cette complexité est encore plus marquée lorsque le problème concomitant est lui-même mal compris ou minimisé.
Pour celles et ceux qui souhaitent approfondir le sujet ou trouver des vidéos d’exercices adaptées aux problèmes de dos, j’aborde régulièrement ces questions sur ma chaîne YouTube, où je propose aussi des contenus pratiques et accessibles.
J’explore également cette thématique dans ma chronique à l’émission Pénélope, où j’aborde la douleur au dos sous l’angle de la complexité et des facteurs qui s’y superposent. On peut l'écouter en cliquant ici.
Endométriose et douleur au dos
L’endométriose est une maladie chronique où des tissus semblables à ceux de la muqueuse utérine se développent à l’extérieur de l’utérus, pouvant provoquer des douleurs qui dépassent parfois la région pelvienne. On l’associe encore souvent aux douleurs menstruelles, alors que ses manifestations peuvent être plus larges. Chez certaines femmes, elle peut aussi s’exprimer par des douleurs lombaires ou lombo-pelviennes persistantes — parfois fluctuantes, parfois cycliques, parfois non.
Les mécanismes en cause sont multiples et rarement isolés. Parmi les plus souvent évoqués :
La douleur référée, lorsqu'une irritation provenant des structures pelviennes est perçue ailleurs, notamment dans le bas du dos.
L’inflammation chronique, qui peut entretenir un état douloureux plus durable.
La sensibilisation du système nerveux, un phénomène où le système nerveux devient plus réactif et amplifie les signaux douloureux, même lorsque les tissus ne semblent pas particulièrement irrités.
La coexistence d’autres conditions douloureuses, fréquente dans l’endométriose.
La recherche récente montre d’ailleurs que la douleur associée à l’endométriose est très variable d’une personne à l’autre et qu’elle s’inscrit souvent dans des profils douloureux complexes, incluant parfois le bas du dos.
Plusieurs études indiquent aussi que la présence d’autres douleurs chroniques concomitantes — musculosquelettiques, digestives ou plus diffuses — est associée à une douleur plus intense, plus persistante et plus limitante au quotidien.
En pratique, ces situations peuvent devenir déroutantes. Les examens d’imagerie lombaire, par exemple, ne permettent pas toujours d’expliquer clairement la douleur observée. Autrement dit, les images ne correspondent pas toujours à ce que la personne ressent. Les approches strictement mécaniques peuvent alors apporter un soulagement partiel, sans résoudre entièrement le problème. La douleur peut aussi fluctuer selon le cycle menstruel, la fatigue ou le niveau de stress.
Le vécu rapporté par plusieurs femmes rappelle que cette douleur dépasse souvent une seule structure anatomique. Dans ce contexte, le dos peut devenir une zone d’expression de la douleur sans en être nécessairement le point de départ principal.
Fibromyalgie et douleur lombaire persistante
La fibromyalgie est une condition caractérisée par une douleur diffuse, une hypersensibilité à la douleur, une fatigue persistante et des troubles du sommeil. Le dos fait très souvent partie des régions douloureuses rapportées, parfois même comme plainte principale.
Aujourd'hui, la fibromyalgie est reconnue comme une condition complexe impliquant notamment une régulation altérée de la douleur par le système nerveux.
Sur le plan clinique, la fibromyalgie illustre bien le concept de douleur nociplastique : une douleur où la modulation du système nerveux joue un rôle central. Une analogie utile consiste à imaginer un système d’alarme devenu trop sensible, qui se déclenche plus facilement et demeure activé plus longtemps que nécessaire. Des altérations de la neuroplasticité — soit la capacité du système nerveux à s’adapter — pourraient contribuer à cette amplification des signaux douloureux.
Dans ces contextes, la douleur lombaire ne s’explique pas uniquement par des tissus locaux, mais par une amplification des signaux douloureux. Certaines hypothèses évoquent également le rôle possible de la neuro-inflammation dans cette hypersensibilité accrue.
Dans ma pratique, il n’est pas rare de rencontrer des personnes traitées depuis longtemps pour un « mal de dos chronique », alors que le portrait global correspond davantage à une douleur étendue. Reconnaître cette réalité change complètement les objectifs de traitement, le rythme de progression et le discours clinique.
Syndrome de l’intestin irritable et interactions viscéro-somatiques
Le syndrome de l’intestin irritable est une condition fonctionnelle fréquente, associée à des douleurs abdominales, des ballonnements et des troubles du transit. Bien qu’il ne soit pas traité directement en physiothérapie, il est fréquemment associé à des douleurs musculosquelettiques — dont des douleurs lombaires — que nous prenons en charge en clinique.
Les interactions entre les organes internes et le système musculosquelettique sont bien documentées. Des phénomènes de convergence nerveuse peuvent faire en sorte qu’une irritation viscérale influence la perception de la douleur dans le dos.
On parle alors d'interactions viscéro-somatiques, un terme qui désigne l’influence réciproque entre les organes internes et le système musculosquelettique.
Dans le cas du syndrome de l’intestin irritable, une hypersensibilité de l’intestin peut amplifier les signaux transmis au système nerveux et rendre certaines régions — dont le dos — plus sensibles à la douleur.
En clinique, cela peut se manifester par des douleurs dorsales fluctuantes, associées à l’alimentation, au stress ou aux périodes de troubles digestifs. Traiter uniquement le dos, sans tenir compte du contexte digestif, mène souvent à des résultats incomplets.
Troubles du sommeil et douleur au dos
Le sommeil est l’un des grands modulateurs de la douleur. Un sommeil fragmenté, insuffisant ou non réparateur augmente la sensibilité à la douleur et diminue la capacité du corps à récupérer.
De nombreuses études montrent une relation bidirectionnelle entre sommeil et douleur : la douleur perturbe le sommeil, et un mauvais sommeil amplifie la douleur. Le dos n’y échappe pas. Cette interaction repose notamment sur des mécanismes biologiques complexes : des taux plus élevés de cytokines pro-inflammatoires — comme l’IL-6 ou le TNF-α — ont été associés à la fois aux troubles du sommeil et aux conditions douloureuses chroniques, suggérant une voie commune d’amplification des symptômes.
Plus largement, la recherche indique que plusieurs systèmes biologiques — inflammatoires, nerveux et métaboliques — pourraient se dérégler durablement et alimenter cette interaction défavorable entre douleur chronique et sommeil perturbé.
En pratique, plusieurs de mes patients font « tout ce qu’il faut » pour leur dos, mais voient leur douleur persister dans un contexte d’insomnie chronique.
Ignorer le sommeil, c’est parfois passer à côté d’un facteur déterminant — non seulement pour la perception de la douleur, mais aussi pour la qualité de vie, souvent affectée lorsque ces deux réalités coexistent étroitement.
Anxiété et symptômes dépressifs
Les douleurs lombaires chroniques sont très souvent associées à des symptômes anxieux ou dépressifs. Ces facteurs ne causent pas la douleur à eux seuls, mais ils influencent fortement son intensité, sa persistance et la façon dont elle est vécue. La recherche montre d’ailleurs qu’une association bidirectionnelle existe entre la dépression majeure et le risque de douleur dorsale chronique, suggérant des liens biologiques réels plutôt qu’une simple coïncidence.
L’anxiété peut accentuer l’hypervigilance corporelle et la peur du mouvement, tandis que les symptômes dépressifs sont associés à une diminution de l’activité, de la motivation et de la capacité d’adaptation. Ensemble, ils modulent le système nerveux et contribuent à la chronicisation de la douleur. Sur le plan neurobiologique, les troubles du sommeil, la dépression et la lombalgie chronique partagent d’ailleurs plusieurs altérations structurelles et fonctionnelles ainsi que des mécanismes physiopathologiques communs, un peu comme plusieurs circuits d’un même réseau devenant plus sensibles à la fois.
La dépression ne se limite pas à coexister avec la douleur : elle peut aussi amplifier la perception douloureuse et le niveau d’incapacité chez les personnes souffrant de lombalgie chronique.
En clinique, ignorer ces dimensions revient souvent à traiter une partie du problème seulement, même lorsque l’approche physique est bien menée. D’autant plus que l’association entre troubles du sommeil et dépression est fréquente — près de 90 % des personnes dépressives rapportent des perturbations du sommeil — ce qui peut renforcer encore davantage le cercle douleur-fatigue-détresse.
Repenser la complexité du dos
Parler de conditions concomitantes ne signifie pas que tout mal de dos cache une autre maladie. Il s’agit plutôt de reconnaître que la douleur au dos est souvent influencée par plusieurs facteurs — biologiques, neurologiques, viscéraux ou psychologiques — qui interagissent entre eux.
Réduire la réflexion à une seule structure ou à un seul diagnostic peut rassurer à court terme, mais limite parfois la compréhension globale du problème. À l’inverse, élargir la réflexion clinique aide souvent à mieux comprendre certaines réponses plus lentes aux traitements, certaines fluctuations de la douleur ou encore des progrès plus modestes malgré des interventions appropriées.
Le dos n’est donc pas toujours le seul enjeu à considérer, mais plutôt un lieu d’expression où convergent plusieurs réalités physiologiques. Reconnaître cette complexité ne complique pas inutilement la prise en charge ; elle permet au contraire de mieux orienter les interventions, de mieux informer les patients et de fixer des attentes plus justes — une étape essentielle pour accompagner durablement les personnes vivant avec une douleur persistante.
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Denis
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Références
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