Agressions vécues et douleurs persistantes : des clés pour mieux soulager
- Denis Fortier
- il y a 11 minutes
- 7 min de lecture

Il arrive que certaines douleurs s’installent sans raison évidente. Le cou devient sensible, le dos réagit au moindre faux mouvement, le corps semble soudain plus fragile qu’avant. Les examens cliniques et l’imagerie médicale sont rassurants, mais n’arrivent pas toujours à expliquer le problème ni l’ampleur des symptômes. Les images n’expliquent pas tout… et pourtant, la douleur est bien réelle. Pour plusieurs personnes, cette incompréhension devient presque plus difficile à vivre que la douleur elle-même.
Dans mon article d’aujourd’hui, j’aborde une piste souvent méconnue : le lien possible entre des agressions physiques — y compris des agressions sexuelles — vécues durant l’enfance et certaines douleurs musculosquelettiques à l’âge adulte. Un sujet délicat, sensible, mais nécessaire. Non pas pour tout expliquer par le passé, ni pour réduire la douleur à un phénomène psychologique, mais pour mieux comprendre comment le corps peut conserver la trace d’expériences anciennes.
Si ce sujet vous interpelle, sachez que j’en parle aussi sur ma chaîne YouTube, où j’essaie de rendre ces enjeux complexes plus accessibles, toujours avec respect et nuance.
Des événements qui marquent plus qu’on ne le croit
Les agressions physiques, sexuelles ou la violence vécues durant l’enfance font partie des expériences adverses précoces. Elles peuvent prendre différentes formes — gestes isolés ou répétés, situations clairement identifiées ou violences plus silencieuses — et concernent une proportion étonnamment élevée de la population.
À l’échelle internationale, les données suggèrent qu’une large proportion d’enfants est exposée à au moins une expérience adverse au cours de l’enfance, incluant la maltraitance, la négligence ou la violence familiale.
Les grandes synthèses de données populationnelles indiquent que près des 2/3 des adultes rapportent avoir vécu au moins une de ces expériences durant l’enfance, et qu’environ un adulte sur six à un adulte sur cinq rapporte en avoir vécu plusieurs, une accumulation associée à des conséquences plus marquées sur la santé à long terme.
Même lorsque la personne a l’impression d’avoir « tourné la page », le corps, lui, peut continuer à réagir. Plusieurs travaux récents montrent en effet que les adultes ayant vécu des agressions physiques ou sexuelles durant l’enfance présentent un risque plus élevé de douleurs persistantes, notamment des douleurs musculosquelettiques, comparativement à ceux qui n’ont pas vécu ce type d’événements. Dans cette vaste analyse regroupant plus de 800 000 participants, les personnes exposées à au moins une agression durant l’enfance présentaient environ 45 % plus de risques de rapporter une douleur chronique à l’âge adulte. Ce risque augmentait graduellement avec le nombre d’expériences adverses, atteignant presque un doublement du risque chez celles ayant cumulé plusieurs formes de violence ou de maltraitance.
Certaines études incluses dans cette synthèse montrent que les personnes ayant subi des violences physiques durant l’enfance rapportent plus fréquemment des douleurs au dos, des douleurs articulaires ou des céphalées persistantes à l’âge adulte. D’autres travaux suggèrent également une association entre les agressions sexuelles infantiles et des tableaux douloureux plus diffus, parfois accompagnés d’une diminution de la capacité fonctionnelle ou d’une plus grande difficulté à maintenir les activités du quotidien.
Il ne s’agit ni d’un lien automatique ni d’une fatalité. Ces expériences n’expliquent pas toute douleur, et elles n’en sont jamais la seule cause. Mais elles peuvent éclairer une dimension parfois laissée dans l’ombre, qui aide à comprendre pourquoi certaines douleurs s’installent ou persistent malgré des examens normaux et des traitements pourtant bien menés(1)— et pourquoi il est parfois pertinent d’en tenir compte dans l’élaboration des plans d’évaluation et d’intervention.
Le corps, un système de protection qui apprend vite
On pourrait comparer le corps à un système d’alarme domestique. Après une intrusion, certains systèmes sont reprogrammés pour détecter le moindre signe inhabituel. Une porte qui claque, un mouvement imprévu… l’alarme se déclenche. Le système n’est pas brisé. Il fonctionne exactement comme on lui a appris à le faire, avec un objectif clair : prévenir toute nouvelle menace.
Chez certaines personnes ayant vécu des agressions durant l’enfance, le système nerveux peut adopter une logique comparable. Exposé trop tôt à l’imprévisibilité ou au danger, il apprend à rester en état de vigilance élevé : anticiper, réagir rapidement, ne rien laisser passer. Or, ces mécanismes de vigilance sont étroitement liés à ceux qui régulent la douleur : les mêmes réseaux du corps et du cerveau qui servent à détecter une menace servent aussi à amplifier ou à freiner les signaux douloureux. Avec le temps, cette adaptation peut se traduire par une sensibilité accrue à la douleur, une amplification des messages corporels ou une récupération plus lente, même en l’absence de lésion ou de blessure active.
Des travaux récents montrent que ce lien ne repose pas uniquement sur l’événement traumatique lui-même, mais surtout sur les symptômes de stress post-traumatique qui peuvent persister dans le temps.
Dans cette étude menée auprès de personnes vivant avec des douleurs chroniques, l’exposition à des traumatismes était associée à des douleurs plus étendues, plus intenses et à davantage de symptômes physiques diffus. Toutefois, ce sont surtout les symptômes actuels de stress post-traumatique — comme l’hypervigilance, les réactions de sursaut ou la difficulté à « désactiver » l’état d’alerte — qui expliquaient une grande partie de cette relation.
Autrement dit, le corps ne « fabrique » pas la douleur par caprice ni par faiblesse. Il applique une stratégie de protection apprise très tôt, qui a pu être utile à un moment donné. Le défi, à l’âge adulte, est que ce mode de fonctionnement peut devenir moins adapté au contexte actuel, maintenant un état d’alerte corporelle qui favorise la persistance de la douleur.
Pourquoi les douleurs peuvent s’installer
Les recherches suggèrent plusieurs mécanismes complémentaires pour expliquer pourquoi certaines douleurs s’installent plus facilement après des expériences adverses vécues durant l’enfance. Parmi eux : une sensibilité accrue du système nerveux, une exposition prolongée au stress, des perturbations du sommeil, une fatigue persistante et une capacité réduite à récupérer après un effort ou une blessure.
Concrètement, le système nerveux — qui joue un rôle central dans la perception de la douleur — peut devenir plus réactif. Les signaux provenant des muscles, des articulations ou des tissus sont alors amplifiés. Des stimulations normalement bien tolérées, comme rester assis longtemps, soulever une charge modérée ou effectuer des mouvements répétitifs, peuvent être perçues comme plus exigeantes, voire douloureuses.
Ce phénomène est souvent décrit sous le terme de sensibilisation centrale, c’est-à-dire un état où le système nerveux traite l’information corporelle comme si la menace était plus grande qu’elle ne l’est réellement.
Sur le plan biomécanique, cela peut se traduire par une augmentation involontaire des tensions musculaires, une synchronisation moins efficace entre les muscles et une difficulté accrue à relâcher certaines régions après l’effort. Les muscles ont alors tendance à travailler davantage “en bloc” plutôt qu’en coordination fine, ce qui augmente la charge sur certaines régions comme le dos, le cou ou les épaules, même en l’absence de lésion structurale visible.
C’est un peu comme rouler avec un frein à main légèrement engagé : les muscles font leur travail, les articulations bougent, mais certains mouvements demandent plus d’énergie, génèrent plus de contraintes et laissent moins de marge de récupération. À court terme, le corps compense. À long terme, cette surcharge peut favoriser l’apparition ou la persistance de douleurs musculosquelettiques, surtout lorsque d’autres facteurs s’ajoutent — stress actuel, manque de sommeil, sédentarité ou blessures antérieures.
Mieux comprendre, sans réduire ni simplifier
Aborder le lien entre expériences adverses précoces et douleurs musculosquelettiques ne revient ni à chercher une cause unique ni à réduire la douleur à un phénomène psychologique. Il s’agit plutôt d’élargir la compréhension, d’ouvrir un angle de lecture supplémentaire lorsque certaines douleurs persistent malgré des examens rassurants et des approches pourtant bien menées. Cette perspective n’exclut rien : elle vient enrichir ce que l’on sait déjà.
Parler d’agressions vécues durant l’enfance peut aussi faire émerger des émotions, des souvenirs ou un inconfort difficile à nommer. Si cette lecture vous interpelle ou vous touche, il peut être aidant d’en discuter avec un professionnel de la santé, comme un psychologue ou un médecin, dans un cadre sécurisant et respectueux.
Il est également important de rappeler que les physiothérapeutes et les professionnels de la réadaptation sont de plus en plus attentifs à ces réalités. Plusieurs intègrent aujourd’hui des approches qui tiennent compte du vécu traumatique, en accordant une place centrale au sentiment de sécurité, au rythme de la personne et à la qualité de l’alliance thérapeutique. Leur rôle ne se limite pas à faire bouger, mais aussi à écouter, à ajuster les interventions et à accompagner le mouvement avec nuance et respect.
Reconnaître que le corps peut garder la trace d’expériences anciennes n’enlève rien à sa capacité d’adaptation — bien au contraire. Cette compréhension permet souvent de porter un regard plus juste sur soi-même, d’ajuster les attentes et d’aborder la douleur avec davantage de finesse. Dans bien des cas, comprendre devient déjà une première forme d’apaisement.
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Denis
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Références
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